galerie Coronavirus : l’étude du Lancet « porte un coup sérieux à l’hydroxychloroquine, mais n’est pas suffisant”

Des comprimés d'hydroxychloroquine, lundi 6 avril 2020 à Las Vegas, Etats-Unis. 

Des comprimés d’hydroxychloroquine, lundi 6 avril 2020 à Las Vegas, Etats-Unis. (Photo AP / John Locher)

C’est la plus grande étude jamais menée au sujet de l’hydroxychloroquine. Et ses résultats paraissent inquiétants. Publiée vendredi 22 mai dans la prestigieuse revue médicale “The Lancet”, l’étude qui porte sur 14 888 patients hospitalisés entre le 20 décembre 2019 et le 14 avril 2020, suggère que l’administration d’hydroxychloroquine et de chloroquine (associée ou non avec un antibiotique) dans les 48 heures suivant le diagnostic, représenterait “un risque accru d’apparition d’arythmie ventriculaire et de décès à l’hôpital”. Un nouveau coup porté au protocole du célèbre et controversé virologue français Didier Raoult.

Pourtant, au delà de la polémique, les explications des auteurs de l’étude s’avèrent bien plus prudentes et nuancées.

Aux Etats-Unis le traitement est autorisé depuis le 28 mars 2020. La semaine dernière, Donald Trump déclarait même en prendre à titre préventif. Face à l’engouement mondial pour la molécule, l’étude affirme que “plusieurs pays ont stocké les médicaments engendrant des pénuries” et pénalisant ainsi les patients souffrants de “maladies auto-immunes et de polyarthrite rhumatoïde”.

Explications : l’hydroxychloroquine aussi connu sous le nom de Plaquenil est utilisé contre des maladies comme le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde. C’est un dérivé (mieux toléré par l’organisme) de la chloroquine elle même issue de la quinine, un antipaludique.

Une étude d’observation

Au total, 96 032 patients avec COVID-19 ont été hospitalisés pendant la période d’étude. Parmi eux, 14 888 patients ont bénéficié d’un traitement :

  • 1868 ont reçu de la chloroquine
  • 3783 ont reçu de la chloroquine avec antibiotique
  • 3016 ont reçu de l’hydroxychloroquine
  • 6221 ont reçu de l’hydroxychloroquine avec antibiotique

Les résultats de ces quatre groupes ont ensuite été comparés à ceux des 81 144 patients n’ayant reçu aucun des traitements (groupe témoin).

Résultat : le risque de mortalité était de 9,3% dans le groupe témoin, contre 13 % chez les patients traités. Plus grave, le taux d’arythmies cardiaques était de 8% pour les patients ayant reçu de l’hydroxychloroquine avec antibiotique (protocole du Pr Raoult), contre 0,3 % dans le groupe témoin.

L’étude, dirigée par Mandeep Mehra, médecin et professeur à la faculté de médecine de Harvard aux Etats-Unis est dite observationnelle prospective. A ce titre, elle se contente d’observer l’effet possible d’un traitement sur un groupe défini.

Or, seul un essai clinique dit randomisé, permet d’établir un lien formel de causalité. C’est à dire une étude dans laquelle “les traitements évalués sont administrés à des groupes de patients aux caractéristiques comparables, constitués de façon aléatoire, pour éviter certains biais – le plus haut standard étant les études en double aveugle, où ni l’équipe médicale ni le patient ne savent quel traitement reçoit ce dernier”, comme l’explique le journal Le Monde.

A ce propos l’étude est formelle :  “des essais cliniques randomisés seront nécessaires avant de pouvoir tirer des conclusions sur les avantages ou les inconvénients de ces agents chez les patients atteints de COVID-19”.

En réalité, cette nouvelle étude vient appuyer ce que de précédents travaux scientifiques ont déjà démontré : impossible pour le moment d’affirmer avec certitude que l’hydroxychloroquine a des effets bénéfiques sur une maladie dont les patients guérissent en général d’eux-mêmes.

Un constat confirmé par le Pr Francis Delpeyroux, virologue à l’Institut Pasteur de Paris, “Même si cette étude est très sérieuse, elle démontre plutôt une absence d’effets. Par ailleurs, le Pr Raoult préconise de traiter les patients dès l’apparition des symptômes. Dans cette étude, les patients sont hospitalisés, autrement dit dans un état déjà sévère”. Et de poursuivre : “Ce travail porte un coup sérieux à l’utilisation de la l’hydroxychloroquine, mais ce n’est pas suffisant”.

Des donnés américaines

Le document affirme avoir collecté les données électroniques de 671 hôpitaux sur six continents. En réalité, 559 de ces hôpitaux sont situés aux Etats-Unis soit 65, 9% des patients, en majorité blancs. Dans le reste du monde, l’étude ne comporte que 7,9% de patients asiatiques et 4,6% de patients africains. Des zones géographiques comptant de nombreux pays ayant recours au traitement (Chine, Corée, Inde, Maroc, Sénégal…).

Les données ont été récoltées “auprès d’hôpitaux américains (sélectionnés pour correspondre aux caractéristiques épidémiologiques de la population américaine) et au niveau international, pour obtenir la représentation de diverses populations sur six continents.” En cas d’informations manquantes dans le dossier médical les chercheurs ont supposé “que cette caractéristique n’était pas présente”.

Malgré cela, ils justifient leur démarche ainsi :  “Même si ces limites suggèrent une interprétation prudente des résultats, nous pensons que l’absence de tout avantage observé (du traitement, ndlr) pourrait toujours représenter une explication raisonnable”.

L’importance des comorbidités

Pour les chercheurs, “la présence d’une comorbidité cardiovasculaire dans la population étudiée pourrait expliquer en partie le risque observé (…) avec l’utilisation de la chloroquine ou de l’hydroxychloroquine, en particulier en association avec des macrolides (antibiotiques, ndlr).”  

En effet, l’étude précise que la majorité des patients décédés étaient “plus âgés, obèses, (…) plus susceptibles d’être noirs ou hispaniques, atteints de diabète, d’une hyperlipidémie (taux élevé de graisse dans le sang, ndlr), de maladie coronarienne, d’insuffisance cardiaque congestive et d’antécédents d’arythmies. Ils étaient également plus susceptibles d’avoir une MPOC (maladie pulmonaire obstructive chronique) et fumeurs”.

Ces patients étant les plus à risque, la piste de la dangerosité du traitement à base d’hydroxychloroquine reste donc à explorer. Mais tant qu’un essai clinique randomisé ne sera pas effectué, le débat risque de perdurer.

 

 

ANI AVEC AFP