galerie « Nous avons peur de nous faire frapper » : le confinement tendu de Français coincés en Inde

Des soldats indiens patrouillent à Goa, en Inde, alors que les autorités ont imposé des mesures de confinement drastiques, le 29 mars 2020. © AFP

À Goa, des touristes ont hâte de pouvoir aussi en bénéficier et de rentrer enfin chez eux après plusieurs jours de confinement particulièrement éprouvants.

En début de matinée, mardi 31 mars, plus de 450 touristes français en provenance de New Delhi ont atterri à Paris grâce à un vol affrété par l’ambassade en France en Inde. Depuis le début du confinement total décrété le 24 mars en raison de la pandémie de coronavirus, six transports spéciaux ont ainsi été organisés par les autorités françaises.

La tâche n’est cependant pas terminée. Plus de 1 500 personnes sont encore en attente de rapatriement. À Goa, État de l’ouest de l’Inde, un vol est prévu mercredi soir. Pour beaucoup de touristes, ce retour symbolise la fin d’un cauchemar. « Je suis très heureux de pouvoir rejoindre mes proches en France qui s’inquiètent beaucoup, surtout depuis que l’Inde a brutalement décidé de fermer tous ses aéroports. Le confinement en France n’a rien de comparable avec ce que nous vivons ici », résume Matthias, un jeune Français de 29 ans.

« Des gens m’appelaient ‘corona’ dans la rue »

En vacances dans le pays depuis début février, Matthias a assisté au durcissement de la situation. Après avoir opté pour un hôtel à Goa à l’annonce des premières mesures de confinement, « un petit État normalement bien géré et surtout, avec de nombreux touristes étrangers », il s’est très vite retrouvé pris au dépourvu. « Le soir même du couvre-feu d’exercice, annoncé par le Premier ministre Modi pour le 22 mars, le Chief Minister de l’État de Goa a déclaré que le couvre-feu était prolongé pour trois jours supplémentaires, interdisant à toute personne de sortir entre 7 h et 21 h, et ordonnant la fermeture totale des commerces », décrit-il. « Dans l’intervalle, des voisins se sont réunis pour protester en bas de mon hôtel et pour demander mon départ immédiat. Ils étaient effrayés par ma présence, considérant que je pourrais ‘contaminer’ les parties communes ».

Pour certains Indiens, le Covid-19 est en effet assimilé à l’Europe. Résultat : les Français se retrouvent ostracisés. « Du jour au lendemain, des gens m’appelaient ‘corona’ dans la rue, ou se mettaient un masque sur mon passage, voire s’éloignaient rapidement. Le bruit court que ce sont les étrangers qui ramènent la maladie dans le pays. Pourtant, selon les statistiques officielles, près de 85 % des nouveaux cas concernent des Indiens revenant de l’étranger ».

Face à cette hostilité croissante, Matthias a dû quitter son hôtel et a trouvé refuge chez un ami indien : « Il est venu me chercher discrètement en pleine nuit ». Mais les ennuis n’ont pas cessé pour autant : « On m’a tamponné la main pour me placer en quarantaine forcée à domicile. On placarde aussi des affichettes ‘maison en quarantaine’ sur le domicile de personnes revenant de l’étranger. Toute sortie est prohibée, sous peine de bastonnade, voire même de possibles ‘tirs à vue’ par l’armée récemment déployée ».  

« Des scènes quasi apocalyptiques »

En road-trip en Inde, Allison rencontre elle aussi ce genre de difficultés. Alors qu’elle ne devait passer que trois jours à Goa, cette assistante de direction de 25 ans, y est confinée depuis une quinzaine de jours dans une chambre d’hôtes. « Du jour au lendemain, nous n’avons plus eu le droit de sortir, ni de nous procurer des vivres », explique-t-elle. « On a commencé à assister à des scènes quasi apocalyptiques. Des gens qui se battaient dans la rue, billets tendus dans les airs, pour acheter 1 kg de haricots à un habitant devant la porte de chez lui qui donnait au plus offrant ! On arrive à manger une fois par jour maximum, car on a trouvé un resto qui acceptait de nous cuisiner quelque chose derrière le rideau, mais pas tous les soirs, car le gérant a peur de se faire prendre par la police. »

Allison ne cache pas sa peur vis-à-vis des forces de l’ordre : « Ils deviennent violents, ils ont frappé deux de mes amis il y a trois jours, à la matraque. Ils cherchaient uniquement une pharmacie ouverte ! Les policiers ont des sticks [des bâtons] en bambou et nous devons courir si nous les croisons pour ne pas se faire frapper ! »

Une photo prise par Allison montrant les rues vides de Goa et les magasins fermés.

Une photo prise par Allison montrant les rues vides de Goa et les magasins fermés.
 © Allison (le nom n’est pas mentionné par sécurité)

Matthias et Allison ont finalement trouvé une écoute et de l’aide auprès de l’ambassade. Cette dernière a lancé un appel auprès de tous les touristes présents dans le pays. « Ils ont créé un groupe WhatsApp pour les Français à Goa afin de nous donner des infos pour savoir comment trouver des vivres, mais aussi pour nous tenir au courant d’un éventuel rapatriement », raconte Allison. « On se sent écoutés et soutenus. En une semaine, ils ont trouvé un vol et ont organisé tout le plan d’évacuation en négociant avec les autorités », ajoute-t-elle.

Une logistique spécifique à chaque endroit

L’ambassade ne doit pas seulement programmer les vols retours, mais elle doit aussi trouver les moyens d’acheminer les ressortissants français vers les aéroports, comme l’a expliqué Philippe Ducornet, consul de France à New Delhi, dans un précédent reportage diffusé sur France 24 : « Suite à l’interruption des vols domestiques et au confinement en Inde, les Français sont coincés là où ils se trouvent. Malheureusement, dans l’immensité de ce qu’est l’Inde, il faut aller les récupérer, avec une logistique spécifique à chaque endroit ».

Rien que pour le vol organisé lundi, l’ambassade a récupéré tout au long de la journée les touristes confinés aux quatre coins de la ville de New Delhi. Une organisation qui a nécessité de nombreuses heures de travail.

Comme Allison et Matthias, la plupart des touristes français devraient être rapatriés d’ici une dizaine de jours. L’heure est donc au soulagement, mais aussi un peu à la tristesse, comme le confie la jeune touriste : « J’adore ce pays. Je faisais partie de ceux qui ne voulaient pas rentrer pour ne pas ramener le virus en France et contaminer qui que ce soit, mais quand on voit qu’on a aujourd’hui peur ne serait-ce que de manger, qu’on galère à trouver de l’eau et que le climat hostile se détériore chaque jour un peu plus, qu’est-ce que cela sera dans dix jours ? »

 

 

FRANCE 24