galerie Xinjiang papers : révélations sur la politique chinoise d’internement des Ouïghours

Le président chinois, Xi Jinping©(ASSOCIATED PRESS/Pavel Golovkin)

S’il existait déjà de nombreux témoignages, rapports et accusations autour de la répression subie par les Ouïghours en Chine, les documents publiés par le New York Times en apportent la preuve.
L’enquête révèle qu’il existe depuis 2014 une politique de planification méthodique d’internement des Ouïghours et d’autres minorités musulmanes au Xinjiang. Elle témoigne de « la façon dont la machinerie cachée de l’Etat chinois a mené à bien la plus vaste campagne d’internement du pays depuis l’ère Mao », selon les termes du New York Times.

A quoi correspondent les 403 pages de documents :

96 pages de discours internes de Mr Xi Jinping
102 pages de discours internes d’autres fonctionnaires
161 pages d’instruction et de rapports sur la surveillance et le contrôle de la population ouïgoure au Xinjiang
44 pages d’enquêtes internes sur des agents locaux

Le rôle clé du président Xi Jinping

Après une série d’attentats meurtriers en 2013 et 2014 attribués à des extrémistes Ouïghours, les hauts responsables chinois et Xi Jinping lui-même appellent à  lutter contre « le terrorisme ouïghour ». Des dizaines de pages de discours secrets du président chinois secrets ont été dévoilées, dans lesquels Xi Jinping expose ses idées pour une « guerre populaire » dans le Xinjiang. Selon le dernier recensement datant de 2010, la région est peuplée d’environ 20 millions d’habitants, dont près d’une personne sur deux serait Ouïghour.

Certains passages de ses discours demandent aux fonctionnaires de ne pas discriminer les Ouïghours et rejettent les propositions visant à éliminer totalement l’islam de Chine. Pourtant, la répression contre les Ouïghours n’a jamais été aussi forte.

S’il n’a pas ordonné explicitement d’enfermer à grande échelle la population, le président chinois a appelé le parti à utiliser les outils de la « dictature » pour éradiquer l’islam radical au Xinjiang. « Nous devons être aussi durs qu’eux » a-t-il déclaré « et n’avoir absolument aucune pitié ». Il a par ailleurs approuvé l’intensification des programmes d’endoctrinement dans et hors des prisons.

L’année 2016 marque un tournant avec la nomination de Chen Quanguo à la tête de la région, un haut fonctionnaire zélé. Dans une conférence vidéo en 2017, retranscrite dans les documents fournis par le New York Times, Chen Quanguo cite « des centres d’éducation, d’entraînement et de transformation » comme exemple de  « bonnes pratiques » pour atteindre les buts de Xi Jinping au Xinjiang. Pour justifier cette politique, il distribue un discours du président datant de 2014 et exhorte les fonctionnaires à « enfermer tous ceux qui doivent l’être ». 

Chen Quango encourage les représentants locaux à mettre dans des camps toute personne pour lesquelles ils auraient le moindre doute. En février 2017, il dit à des milliers d’officiers de police de se préparer à une « formidable offensive d’anéantissement ». Les documents montrent que dans les semaines suivantes, une planification pour détenir les Ouïghours en nombre est faite. En 2018, l’ONG Amnesty international évoquait le chiffre d’un million de personnes ouïghoures internées.

Parmi les documents, il y a aussi la déclaration d’un haut responsable chinois, Zhu Hailun, après les attentats de Londres en juin 2017, selon lequel ces attaques représentaient « une alerte et une leçon pour nous [les Chinois]» et que c’est ce qui arrive « quand on met les droits de l’homme au-dessus de la sécurité ».

Lire aussi : Surveillance numérique : les « algorithmes de répression » du gouvernement chinois dévoilés par Human Rights Watch

Désobéissance au sein du parti

L’une des grandes révélations de l’enquête, c’est le malaise de certains membres du parti. La fuite de ces documents provenant d’un haut fonctionnaire chinois en est une preuve. En 2017, 12 000 enquêtes internes ont été menées au Xinjiang sur des agents suspectés d’infractions à « la lutte antiterroriste », un nombre vingt fois supérieur à celui de l’année précédente, selon les statistiques officielles.

Des milliers de fonctionnaires au Xinjiang ont été punis pour avoir résisté ou pour avoir échoué à mener la répression avec assez de zèle. Gu Wensheng, chef du comté d’Akto, a été emprisonné pour avoir essayé de ralentir les détentions et protéger des fonctionnaires ouïghours.

L’un de ceux qui est allé le plus loin dans la désobéissance des autorités, c’est Wang Yongzhi, ancien secrétaire du parti à Yarkand. Sa confession, sans doute faite sous la contrainte, raconte l’histoire d’un fonctionnaire consciencieux qui a applique les ordres, jusqu’à même construire deux nouveaux camps de détention dont un pouvant contenir 20 000 personnes. Les instructions très strictes et le modèle concentrationnaire finissent par le faire douter.  Il craint que la répression « ne favorise les conflits et accroisse le ressentiment entre ethnies », et que cela nuise à la croissance économique de la région, car les camps sont remplis de personnes en âge de travailler.

Il finit par ordonner secrètement la relâche de plus de 7000 détenus.  « Sans accord et de ma propre initiative (…) j’ai enfreint les règles » a-t-il déclaré. Arrêté, déchu de toutes ses fonctions puis jugé et condamné, il a disparu depuis septembre 2017.

« Où est ma famille ? » : un script prévu pour répondre aux étudiants ouïghours

Les documents révèlent aussi l’existence d’un « guide d’instruction » donné aux fonctionnaires pour savoir quoi dire aux étudiants ouïghours revenant dans le Xinjiang pour les vacances ou les fêtes, et trouvant parfois leur foyer vide. Il leur est recommandé d’aller à leur rencontre « pour montrer leur préoccupation et expliquer les règles », les rassurer et affirmer qu’ils « n’ont absolument pas besoin de s’inquiéter ».

Dans le cas où leur famille et/ou leurs connaissances a disparu, les autorités doivent répondre qu’ils sont « dans une école d’entraînement mise en place par le gouvernement » parce que « leur réflexion a été contaminé par des pensées impures », un « virus », qu’est l’islam radical. Le guide précise de dire aux étudiants que « la liberté n’est possible que lorsque ce « virus » est soigné et qu’ils [les parents] sont en bonne santé ».

Pour maintenir le silence des étudiants, il peut leur être précisé que leur comportement joue sur la durée de détention de leurs parents et connaissances.

Les autorités chinoises ont réagi lundi 18 novembre en ces termes : «Non seulement le NYT ignore les faits, mais en plus il utilise des méthodes douteuses consistant à sortir des éléments de leur contexte afin de publier de soi-disant documents internes et calomnier les efforts de déradicalisation et d’anti-terrorisme au Xinjiang ».

 

ANI AVEC AFP