galerie « La Centrafrique ne peut pas se payer le luxe d’une nouvelle transition »

Mankeur Ndiaye  chef de la Minusca

Pour Mankeur Ndiaye, le chef de la Minusca, il faut absolument que les élections prévues fin 2020 se tiennent dans les délais constitutionnels.

Le mandat de la Minusca, la mission des Nations unies en Centrafrique, a été renouvelé et élargi, vendredi 15 novembre à l’ONU : sa force de 13 000 soldats et policiers sera chargée de veiller au bon déroulement des élections prévues en décembre 2020. Entretien avec le Sénégalais Mankeur Ndiaye, chef de la Minusca.

Vous aviez demandé au Conseil de sécurité d’élargir le mandat de la Minusca, il vous a suivi et a confié à la force un mandat d’assistance à la coordination électorale. C’est un signe de confiance encourageant pour vous ?

Oui, car le Conseil a voté la résolution 2499 à l’unanimité, alors que l’an dernier il y avait deux abstentions. Il faut se féliciter dès que le Conseil parle d’une même voix sur les questions de maintien de la paix. C’est une demande conjointe que nous avons faite avec le président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra. Nous avons rappelé comment la Minusca a joué un rôle décisif dans les dernières élections générales de 2015-2016. Le soutien logistique et la sécurisation des élections sont fondamentaux pour le succès des élections.

Quels défis subsistent quant à la tenue du scrutin ?

L’élargissement du mandat implique bien sûr plus de ressources financières – j’espère que nous les obtiendrons. Et il y a également la question du financement des élections. Le budget avoisine les 50 millions de dollars [environ 45 millions d’euros] : 17 millions ont déjà été réunis, grâce aux contributions de l’Union européenne et du gouvernement, mais il reste un manque important à combler. Le président Touadéra sollicite ses soutiens et j’espère vraiment que le budget sera vite confirmé, afin que les élections puissent se dérouler dans des conditions de sérénité et de transparence absolue.

Quelles seraient les conséquences si les élections étaient perturbées ?

Ce n’est même pas envisageable pour nous. Il faut absolument que les élections se tiennent dans les délais constitutionnels – et la résolution adoptée par le Conseil l’affirme très clairement. Le premier tour doit absolument se tenir le 27 décembre 2020, et un second tour éventuel le 14 février 2021. C’est fondamental, non seulement pour la pérennisation de l’accord de paix, mais surtout pour la stabilisation politique du pays.

La Centrafrique ne peut pas se payer le luxe d’une nouvelle transition. C’est très clair pour la communauté internationale. Nous savons qu’il y a des forces politiques qui ne veulent pas des élections, qui s’inscrivent dans la perspective d’une nouvelle transition. Qu’elles sachent que nous travaillons à ce qu’il n’y ait pas de transition. Ce serait un recul, l’échec total de l’accord de paix.

L’élargissement du mandat ne risque-t-il pas d’ajouter à la pression à laquelle est déjà soumise la Minusca, tiraillée de part et d’autre ?

Dans toutes les situations de crise, comme celle que nous vivons en Centrafrique, il y a de la pression, des urgences, et nous sommes mobilisés sur de nombreux fronts. Les vastes inondations à Bangui ont mis de nombreux Centrafricains dans des conditions plus précaires encore. Les mauvaises conditions sanitaires augmentent les risques de choléra. Sur les inondations, nous ne dépêchons pas d’hommes mais débloquons des ressources.

Nous faisons surtout des va-et-vient entre le gouvernement et les groupes armés : quatorze d’entre eux ont signé l’accord politique de paix et de réconciliation, le 6 février, mais tous ne respectent pas leurs engagements. Nous sommes obligés de jouer les médiateurs, de mettre la pression parfois, car il faut absolument sauver l’accord de paix, il n’y a pas d’autre alternative. L’alternative, c’est la guerre.

La saison des pluies touche à sa fin, cela pourrait permettre aux groupes armés de se déplacer plus facilement. Comment anticipez-vous cela ?

C’est une période à risque car les routes deviennent praticables, les groupes armés sont plus mobiles. Nous faisons de la prévention avant cette période de transhumance pour éviter les confrontations : cela passe par beaucoup de médiation en amont.

Toutes les violations de l’accord sont des défis. Par exemple, ce que l’UPC [Unité pour la paix en Centrafrique] d’Ali Darassa fait à Bambouti est inacceptable, aucun groupe armé ne peut déployer des troupes sans autorisation. On vient de m’informer qu’il était sur le point de quitter Bambouti, on continue de lui mettre la pression, par le dialogue.

Même cas de figure à l’ouest avec les 3R [Retour, Réclamation et Réhabilitation], même si Sidiki Abass coopère et vient de s’engager dans les unités spéciales mixtes de sécurité et dans le DDR [désarmement, démobilisation et réinsertion]. Ce sont des étapes positives, mais qui nécessitent beaucoup de conciliabules.

Nous sommes très préoccupés en revanche par la situation à Birao. Nous venons de dépêcher une délégation avec des membres du gouvernement, de la Minusca, de l’Union africaine et de la CEEAC [Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale], pour proposer au FPRC [Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique] de Nourredine Adam et au MLCJ [Mouvement des libérateurs centrafricains pour la justice] de s’accorder sur un cessez-le-feu. Nous craignons sinon que les conflits entre groupes armés deviennent des conflits interethniques entre les Rounga du FPRC et les Kara du MLCJ.

 

 

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