galerie Ces nouveaux partenaires militaires de l’Afrique

Le président chinois Xi jinxing entouré du président russe Vladimir Poutine et de son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, avec derrière eux, l’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, lors du sommet international « One Belt One Road » à Pékin le 14 mai 2017. (Crédits : Sergey Guneev/POOL/Sputnik/via AFP)

Changement radical dans la coopération militaire des pays africains. Russie, Chine et Turquie, entre autres, dament de plus en plus le pion à la France par exemple.

Un exercice militaire au sud de Bangui, en Centrafrique. Sur un terrain vague, quelques soldats de l’armée nationale feignent une attaque. Flouté par la caméra de la télévision qatarie Al Jazeera, l’officier dicte ses ordres, en russe.

Car dans ce pays où la guerre civile a fait, selon l’ONU, entre 3 000 et 6 000 morts en deux ans, les militaires français de l’opération Sangaris ont laissé place aux soldats russes. La Centrafrique, Moscou s’y est implanté en décembre 2017, après avoir obtenu de l’ONU une levée de l’embargo sur les armes.

Son objectif : former et équiper en matériel les unités centrafricaines. De prime abord, cette coopération militaire peut surprendre, mais elle est de plus en plus fréquente sur le continent.

Car dans un espace militaire traditionnellement investi par les anciennes puissances coloniales et les États-Unis, de nouveaux acteurs se révèlent. La Russie, la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis ou encore le Japon…

Tous cherchent à placer leurs pions en Afrique et à y développer une coopération militaire.

Montée en puissance de la Russie

Ce sujet a été au cœur du sommet Russie-Afrique qui a eu lieu à Sotchi ces 23 et 24 octobre. Le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra a d’ailleurs profité de l’événement pour demander davantage d’aide militaire à son homologue russe, notamment des « armes lourdes ». « Nous croyons que les partenaires russes nous livreront aussi des moyens létaux […], des véhicules de combat, des mortiers et d’autres (pièces) d’artillerie nous permettant de faire monter en puissance nos forces de défense et de sécurité », a-t-il affirmé.

La vente d’armes est un des volets, si ce n’est le principal, de la coopération militaire de la Russie avec l’Afrique. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), la Russie a été le principal fournisseur d’armes des pays d’Afrique subsaharienne entre 2014 et 2018 où elle a trusté 28 % des importations.

« Contrats solidaires »…

Avec le Maghreb, le continent représente 15 % des exportations militaires russes. Parmi les clients : l’Égypte, le Kenya, le Nigeria, le Mali, l’Angola et, le plus important, l’Algérie. En 2014, le pays a signé avec Moscou un contrat d’armement d’un milliard de dollars. En échange, la Russie a obtenu des avantages économiques. Un processus qu’Arnaud Kalika, auteur de la note « Le grand retour de la Russie en Afrique ? » publiée par l’Ifri, appelle des « contrats solidaires ». L’État russe, frappé par des sanctions économiques, cherche de nouveaux partenaires. Selon un diplomate français cité par la note, il a aussi pris conscience que son territoire « n’avait pas des ressources inépuisables pour certains métaux ».

… et sécurisation de positionnements sur des territoires

Depuis quelques années, les Russes se sont donc appliqués à « sécuriser des positionnements sur des territoires riches en métaux rares ». C’est pourquoi « les succès dans le nucléaire, le gaz et les grands projets d’infrastructures énergétiques sont liés à la bonne exécution des accords militaires », explique Arnaud Kalika. D’où la multiplication, ces derniers temps, des accords sécuritaires, comme avec la République du Congo (RDC), riche en ressources naturelles, en 2018, ou avec le Soudan, riche en réserves d’or et de pétrole, en mai 2019. Des pays où la Russie pourrait, à terme, installer ses entreprises comme elle l’a fait en Algérie avec le géant de l’énergie Gazprom. Des pratiques qu’ont adoptées également les États-Unis et l’Union européenne. « Les intérêts des grandes entreprises ne sont jamais très éloignés des intérêts stratégiques des pays », estime Derek Elzein dans un article pour la revue Géoéconomie. « Ainsi si ces sociétés ne sont sans doute pas les acteurs principaux de la politique internationale, elles ne peuvent jouer leur rôle qu’avec le soutien de la puissance militaro-politique des États. »

La Chine n’est pas en reste…

Une stratégie désormais également mise en œuvre par la Chine. Car si l’empire du Milieu est devenu en quelques années un partenaire économique incontournable en Afrique, il se met en position de désormais protéger ses intérêts et ses ressortissants, estimés à un million. En 2011, pendant les affrontements en Libye, la marine chinoise a extrait près de 30 000 de ses compatriotes. C’est le début, trois ans après les premières opérations chinoises dans le golfe d’Aden contre la piraterie, d’un réel engagement militaire chinois en Afrique. Son point d’orgue ? Le 1er août 2017, lorsque la Chine inaugure sa première base militaire africaine à Djibouti, un pays où elle a investi plus de 12 milliards d’euros en dix ans. L’endroit n’est pas choisi au hasard.

… avec notamment sa base à Djibouti…

« Djibouti était l’endroit le plus propice à une installation militaire chinoise, affirme Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation de recherche stratégique. La multitude de bases étrangères déjà établies, la situation géographique de Djibouti – qui permet à la Chine de poursuivre ses opérations dans le Golfe – et les prêts financiers accordés au pays ont permis de légitimer la présence militaire chinoise. Et de couper court à toute critique étrangère. » Ailleurs sur le continent, la Chine, toujours dans le but de protéger ses intérêts financiers, vend des armes. Toujours selon les chiffres du Sipri, les ventes d’armes chinoises à l’Afrique ont ainsi augmenté de 55 % depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2013. Le Tchad a par exemple conclu quatre contrats d’armement avec Pékin entre 2007 et 2013, pour un montant de 61 millions de dollars. Au total, plus d’une vingtaine de pays du continent achètent du matériel militaire chinois, et la formation qui va avec.

… mais aussi pour protéger sa nouvelle route de la soie

Pour Aline Lebœuf, autrice de La compétition stratégique en Afrique, approches militaires américaine, chinoise et russe, la présence militaire de la Chine pourrait s’accentuer dans les années à venir, pour « protéger les nouvelles routes de la soie ». Elle explique que « les capacités militaires chinoises sont en plein développement, mais manquent d’expérience opérationnelle, ce qui pourrait faire de l’Afrique un terrain d’exercice ». Dans ses ports africains par exemple ? Certains observateurs affirment en effet que les infrastructures portuaires acquises par la Chine passeraient rapidement d’un usage commercial à un usage militaire.

« On ne peut pas l’affirmer, soutient Antoine Bondaz. On sait, c’est écrit dans les livres blancs chinois, que la Chine souhaite implanter plus de bases en Afrique. Mais le pays regarde plutôt vers l’océan indien. Sinon, les ports en eaux profondes africains peuvent servir d’escale aux bateaux militaires, comme le font d’autres puissances. » « La Chine privilégiera dans tous les cas le soft power et le principe de coexistence pacifique pour ne pas inquiéter ses partenaires », assure Aline Lebœuf. Une stratégie spécifique également choisie par le Japon. D’après Mika Inoue, professeur à l’université de Tokyo, « le Japon se préoccupe d’abord de la sécurité de ses ressortissants » et, tout comme la Chine, « de la sécurité dans le golfe d’Aden ». Voilà pourquoi il s’est implanté lui aussi à Djibouti en 2011, sa première base militaire à l’étranger depuis 1945.

Dans la corne de l’Afrique, une concurrence acharnée

Si de nombreux acteurs se retrouvent donc à Djibouti, c’est bien la région tout entière de la corne de l’Afrique qui intéresse les « nouvelles » puissances militaires. Les Émirats arabes unis, dont les investissements en Afrique se sont aussi beaucoup développés ces dernières années, ont installé leur base à Assab, en Érythrée, en avril 2015. Ils possèdent également une structure navale à Berbera, dans le Somaliland. En échange, Abou Dhabi modernise le port d’Assab et l’aéroport de la capitale érythréenne. Là aussi, le lieu n’est pas choisi par hasard. La région sert en effet de base arrière pour les opérations au Yémen, où le pays est impliqué depuis 2015.

La Turquie, elle, a choisi Mogadiscio. La capitale de Somalie a été choisie pour l’implantation d’une base militaire en septembre 2017, ainsi que d’un centre de formation. Le but : combattre les membres du groupe islamiste Al Shebab et les autres milices qui opèrent dans la région. À terme, plus de 10 000 soldats somaliens devraient être formés par 200 officiers et instructeurs turcs. Une implantation militaire qui va de pair avec l’intensification des échanges économiques avec le continent. En une vingtaine d’années, les échanges économiques sont passés de 100 millions à 20 milliards de dollars en 2018. Des chiffres destinés à augmenter, tout comme le nombre de soldats.

Avec la Russie, la Chine, les Émirats arabes unis et la Turquie, le profil de la coopération militaire des pays africains avec des armées étrangères a changé. Autant que sur le plan économique, il y a des pays qui émergent sur le plan militaire et stratégique. Venus bousculer le pré carré des anciennes puissances coloniales comme la France et la Grande-Bretagne, elles n’en bousculent pas moins les États-Unis, un peu sur la défensive avec la politique de retrait de Trump de nombre de terrains d’opérations à travers le monde et donc en Afrique aussi.

Marlène Panara

LE POINT