galerie La Russie en Afrique : le retour

Le président russe, Vladimir Poutine, clôt une rencontre avec le président congolais Denis Sassou Nguesso, à Moscou, le 23 mai 2019. Crédits : Evgenia Novhozenina – AFP

Quelles sont les relations que la Russie entretient avec le continent africain ? Après de larges influences au temps de l’URSS puis un léger déclin, le pays de Poutine se rapproche à nouveau de certains pays, comme l’indique le sommet Russie/Afrique à Sotchi les 23 et 24 octobre prochain.

Une trentaine de chefs d’Etat africains, deux jours de discussions politiques et économiques… Le sommet Russie Afrique qui se tient à Sotchi les 23 et 24 octobre espère être un grand moment diplomatique pour le pays de Poutine, mais aussi donner le signal que la politique extérieure russe souhaite se renforcer sur ce continent stratégique. Arnaud Kalika, auteur de la note sur « Le « grand retour » de la Russie en Afrique ? » (Ifri, avril 2019), confirme cette nouvelle volonté : 

Nous sommes entrés dans une phase où l’Afrique est devenue une priorité russe. La stratégie est de travailler dans des zones « molles », où les Occidentaux ne sont pas présents. 

Cette activité est facilitée par les liens historiques entre certains pays africains, comme l’Ethiopie ou l’Angola et la Russie. Des liens qui reposent notamment par un héritage communiste commun. Poline Tchoubar, consultante, spécialiste des questions économiques et sécuritaires sur la zone Russie / CEI, autrice d’une note sur “La nouvelle stratégie russe en Afrique subsaharienne : nouveaux moyens et nouveaux acteurs” (octobre 2019), rappelle ce passé et donne à comprendre aussi des caractéristiques nouvelles.  

La Russie est active dans plusieurs pays qui sont des anciens alliés. Un certain nombre de cadres politiques ont été formés à Moscou et sont russophones. Une grande nouveauté du retour russe en Afrique se manifeste aussi par l’utilisation de nouveaux outils, notamment par des campagnes médiatiques efficaces. Ce softpower s’articule autour d’attaques contre les anciens empires coloniaux. 

Mais le soutien de la Russie passe aussi par l’industrie de l’armement, et le soutien à des gouvernements ou milices, qu’il soit officiel ou officieux. Hamdam Mostafavi, du Courrier International, s’est intéressée à la compagnie de mercenaires russes appelé Wagner : 

La Chronique du Courrier international 

“On se croirait dans un roman d’espionnage à la Tom Clancy”, ​écrit Foreign Policy au sujet de “la firme russe Wagner, un sombre groupe de mercenaires qui mènent  des opérations secrètes pour le compte du Kremlin, un peu partout dans le monde,  en Ukraine, Syrie ou encore la République centrafricaine. Selon le magazine  américain Foreign Policy, ce groupe a incarné ces dernières années le fer de lance  d’une nouvelle politique étrangère russe. Alors qui sont-ils ? Il s’agit d’une société  militaire privée fondée en 2014 par l’homme d’affaires russe Evguéni Prigojine, un proche de Vladimir Poutine.  Mais comme le note ​une enquête du site américain BuzzFeed,​ les informations au sujet de ce groupe sont fragmentaires et nébuleuses. Homme au crâne dégarni, souvent saisi par les photographes arborant un air  maussade, Evguéni Prigojin était autrefois un petit restaurateur inconnu, avant  d’apparaitre dans la galaxie Poutine, où il s’est vite enrichi en décrochant des  contrats lors d’événements publics. L’entreprise Wagner est ainsi financé par de  nombreux contrats faramineux pour Prigojin. Officiellement, les sociétés militaires  privées sont interdites en Russie, mais le groupe Wagner agirait en relation avec le  ministère de la défense russe. Les choses peuvent parfois mal tourner, comme en  février 2018 en Syrie, à Deir Ezzor où le Kremlin n’était pas avertie de l’opération qui  a couté la vie à plusieurs dizaines de mercenaires russes. Pour Foreign Policy, cela  montre les limites du modèle russe. Prigojin a aussi été condamné l’an dernier aux  Etats-Unis pour avoir financé “la guerre de l’information” dans le but de perturber  2  l’élection américaine de 2016. Mais malgré quelques revers, ces mercenaires restent  très présent notamment sur le continent africain.

Le New York Times a consacré une grande enquête à la présence de Wagner en  République centrafricaine, un pays où le gouvernement a accueilli les mercenaires  russes à bras ouverts car ils pensaient qu’ils apporteraient une stabilité qui  permettrait de vendre plus de diamants légalement et d’utiliser l’argent pour  reconstruire le pays. Mais l’aide russe à un prix, prévient le New York Times. Les  mercenaires russes se sont alliés à des rebelles pour obtenir des diamants dans des  zones où leur commerce est interdit, renforçant ainsi l’instabilité qu’ils étaient  théoriquement venus combattre. Prigogin est personnellement très impliqué dans le  pays, puisqu’il a même participé personnellement à des négociations de paix avec  des rebelles. Sa présence préoccupe la communauté internationale. Trois  journalistes qui enquêtaient sur les activités de Wagner en République centrafricaine  ont été retrouvés tués dans des circonstances encore non élucidées. Comme dans  l’élection américaine, la bataille pour le contrôle du pays se joue aussi dans le  monde virtuel : le New York Times raconte que parallèlement à l’arrivée de  mercenaires dans le pays, des sites et des profils pro-russes apparaissaient sur les  réseaux sociaux, montrant des photos d’habitants avec un T-Shirt avec un coeur  rouge géant et le slogan “Russie 2018”. D’autres tactiques de soft power sont  également employées puisque M. Prigojin a même sponsorisé un tournoi de football  et l’élection de Miss Centrafrique. Pour le New York Times, le rôle des Russes n’est  pas de déstabiliser le pays, comme cela a pu être le cas en Europe, mais d’affirmer  3  son importance globale et d’en récolter les intérêts financiers. Et la présence russe  en Afrique n’est pas prêt de disparaitre puisque selon le quotidien américain,  plusieurs pays comme la RDC ou la Guinée ont demandé à Wagner de les aider en  matière de sécurité.

Une compétition avec la Chine ? 

Comment expliquer ce retour en Afrique ? Pour Thierry Vircoulon, coordonnateur de l’observatoire de l’Afrique australe et centrale à l’IFRI, ce rapprochement a été aussi occasionné par les sanctions économique mises en place par plusieurs pays d’Europe et les Etats-Unis contre la Russie depuis 2014 : 

Le tournant a été la crise ukrainienne de 2014et les sanctions qui se sont poursuivies. Moscou a été obligé de trouver d’autres leviers économiques et diplomatiques. Le Soudan a été une vraie porte d’entrée. Moscou et Khartoum ont noué des partenariats profonds. C’est d’ailleurs intéressants à noter que c’est aussi par le Soudan que la Chine est entrée en Afrique. 

La comparaison entre la Russie et la Chine peut être intéressante, partant du constat que ces deux grandes puissances ont toutes deux leur distance avec l’Occident, et qu’elles se trouvent en Afrique, même si l’empire de Xi Jinping semble bien plus implantée que la Russie. Carine Pina, chercheuse associée au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques, spécialiste de la présence chinoise en Afrique, confirme que les deux pays observent des objectifs relativement différents. Un contraste qui s’illustre notamment par l’envoi massif de main d’œuvre chinoise, ce que la Russie fait moins. Carine Pina note tout de même des points communs : 

Les similarités peuvent se remarquer dans la décision de se rapprocher de l’Afrique après des sanctions infligées par l’Occident. Elles interviennent après l’Ukraine pour la Russie, en 2014, et après Tienanmen pour la Chine, en 1989. Pour ces deux pays, l’Afrique sert de vastes réservoirs de ressources naturelles.

Thierry Vircoulon, coordonnateur de l’observatoire de l’Afrique australe et centrale à l’IFRI, Arnaud Kalika, auteur de la note sur « Le « grand retour » de la Russie en Afrique ? » (Ifri, avril 2019), Poline Tchoubar, consultante, spécialiste des questions économiques et sécuritaires sur la zone Russie / CEI, autrice d’une note sur “La nouvelle stratégie russe en Afrique subsaharienne : nouveaux moyens et nouveaux acteurs” (octobre 2019), Carine Pina, chercheuse associée au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques, spécialiste de la présence chinoise en Afrique.

 

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