galerie Joseph Kony, vieux démon de la République centrafricaine

Joseph Kony, chef de l’Armée de résistance du seigneur, le 1er août 2006. Photo Adam Pletts. Getty Images

Trente ans après avoir fondé en Ouganda l’Armée de résistance du seigneur, une milice sanguinaire et mystique, son chef demeure insaisissable, naviguant avec ses troupes entre Centrafrique, Soudan du Sud et RDC.

«J’ai passé des années en brousse à guetter chaque signe, à écouter chaque bruit, à scruter chaque détail, chaque fait insolite. Je suis certain de m’être souvent approché de lui et je suis certain qu’il le sait. C’est bien simple, Joseph Kony est insaisissable. Personne ne l’a jamais trouvé parce qu’il applique une stratégie dont nous n’avons jamais cerné l’entière logique, une stratégie qui est toujours restée pour nous comme pour les autres un mystère», explique Moctar Tidjani, ancien préfet du Haut-Mbomou, région voisine du Soudan du Sud et de la république démocratique du Congo située au sud-est de la Centrafrique.

L’homme, qui affiche une sérénité incontestable, a rédigé des centaines de pages, réunies dans un lourd dossier, sur la traque de l’un des chefs de guerre les plus recherchés au monde. Depuis plus de trente ans, Joseph Kony dirige d’une main de fer l’Armée de résistance du seigneur, l’une des plus anciennes guérillas d’Afrique. 

«Quand il doit changer d’endroit, ses combattants commettent d’abord des exactions un peu plus loin, entraînant les forces locales sur leur piste. Il se déplace ensuite discrètement, suivant un sentier parallèle, protégé par ses femmes et ses enfants, sorte de grande famille pitoyable que chacun laisse passer sans suspicion. Aucun d’entre eux n’est autorisé à fumer, boire de l’alcool ou même à se parfumer. Aucune trace, aucune odeur ne doit subsister de ces déplacements. Le vieux chef utilise aussi des bergers, des chasseurs, des pêcheurs pour se dissimuler, jouant sur la peur immense qu’il leur inspire», révèle Moctar Tidjani.

Il est tard cette nuit-là sous le ciel étoilé de Centrafrique, dans un village de brousse à l’extrême est du pays, à deux pas de la frontière avec le Soudan du Sud. Un territoire difficile d’accès, sans route, coupé du monde six mois de l’année à cause de la mousson. Une contrée maudite où la population a faim et où cohabitent des groupes rebelles du Soudan du Sud, des braconniers tchadiens, des commerçants mafieux de Khartoum et des combattants de l’Armée de résistance du seigneur. Si les villageois parviennent à entretenir des relations plus ou moins cordiales avec la plupart de ces groupes, les unités de l’ARS ne sont pas les bienvenues. L’ancien préfet estime que leurs effectifs s’élèvent à environ un millier de personnes, femmes et enfants compris, tous plus misérables les uns que les autres mais continuant malgré tout à semer l’effroi dans la brousse centrafricaine comme dans la forêt profonde du Congo ou au Soudan du Sud. «Une fuite en avant permanente et insaisissable», insiste-t-il.

Pouvoirs magiques

Au début pourtant, l’Armée de résistance du seigneur était une rébellion ougandaise, lancée à la fin des années 80, en pleine guerre civile. Mais après trente ans, elle se tient toujours debout et a largement débordé les frontières et les enjeux politiques de l’Ouganda. A l’époque, son fondateur, le charismatique Joseph Kony, recherché depuis par la Cour pénale internationale et par les Etats-Unis pour crimes contre l’humanité, entend mettre en place un régime fondamentaliste issu de la Bible et ses dix commandements. Celui auquel ses partisans prêtent des pouvoirs magiques se lance dans un combat perdu d’avance et s’enfonce rapidement dans une violence inouïe : assassinats, viols, rapts d’enfants, destruction de villages. En trois décennies, selon les Nations unies, ses combattants ont fait plus de 100 000 morts et kidnappé entre 60 000 et 80 000 enfants dont ils se sont servis comme chair à canon ou esclaves sexuels, les poussant parfois à liquider leur propre famille, arrachant lèvres, nez, oreilles de leurs prisonniers. « »Nous sommes une seule révolte, nous sommes une seule famille » a toujours été le mot d’ordre de Joseph Kony pour terroriser et embrigader les enfants», affirme Moctar Tidjani. Pourchassée sans merci par les forces ougandaises, l’ARS, loin d’être défaite, va trouver refuge, à la fin des années 90, dans les régions frontalières entre le Soudan, la république démocratique du Congo et la Centrafrique. D’autant que la junte militaire soudanaise lui apporte une aide précieuse, en représailles à l’appui de Kampala à la rébellion sud-soudanaise. L’ARS installe bases et replis logistiques, dont des caches d’armes, sur la frontière soudanaise, sous le regard bienveillant de Khartoum. «Poussé par la misère et les inégalités criantes dans le nord de l’Ouganda, mais surtout enfermé dans ses délires mystiques, Joseph Kony a ouvert un gouffre dont il n’est jamais ressorti et qu’il a étendu à toute la région, semant la peur et la mort bien au-delà de l’Ouganda», dit encore l’ancien fonctionnaire. La Centrafrique devient rapidement une base importante dans l’économie du groupe : trafics d’ivoire, d’or et de pierres précieuses.

«En saison des pluies, les troupes de Joseph Kony sont au Soudan du Sud ; en saison sèche, ils reviennent vers la Centrafrique et la RDC», confie Moctar Tidjani avec un geste las. Il évoque les combats sans merci menés par les unités conduites par le colonel centrafricain Abacar Diazi, responsable militaire de la région, une légende. L’homme au regard sombre vient d’arriver. Il s’installe à côté de l’ancien préfet et pose son AK47 contre sa chaise, avant d’essuyer les perles de sueur sur son front. A 46 ans, il a longtemps combattu Joseph Kony et ses milices entre Obo, dans l’extrême sud-est de la Centrafrique, et Birao, dans l’extrême nord-est. Il les décrit comme des nomades à la recherche de butin, pillant les villages. Un groupe en fuite perpétuelle qui se joue des frontières et qui a noué des liens solides avec plusieurs chefs de guerre du Soudan du Sud qui les accueillent volontiers. C’est lui qui a échangé les premiers mots avec Joseph Kony, au moment où le «seigneur» de la brousse, harassé et malade, souhaitait se rendre. «C’est la seule fois où je l’ai senti vraiment fatigué, prêt à en finir avec cette vie de chasseur et de proie. Il souhaitait une seule chose : ne pas être remis aux forces spéciales américaines. Il s’est entretenu au téléphone avec Michel Djotodia, le chef des Séléka, après son arrivée à Bangui à l’été 2013. Ce dernier lui a promis une cellule dans une prison de la capitale. Mais les Américains ont refusé catégoriquement, menaçant les nouvelles autorités du pays. C’est la seule fois où je me suis dit qu’il aurait été enfin possible d’en finir avec l’ARS», livre Abacar Diazi.

«Forces spéciales»

Dans les années 2010, les miliciens centrafricains de la rébellion Séléka ont été les alliés supplétifs de circonstance de la plus vaste force jamais mise en place contre les fous de Dieu de l’ARS : 6 000 soldats ougandais épaulés par quelques centaines d’hommes des forces spéciales américaines, envoyés au cœur des ténèbres centrafricaines sur ordre de Barack Obama. A ce moment-là Moctar Tidjani pistait déjà Joseph Kony depuis quelques années. «J’avais des comptes à régler avec lui», dit-il avec tristesse. «Ses hommes avaient enlevé mon petit-neveu. Il avait 13 ans. Il a disparu alors qu’il partait travailler à la mine. Et il est devenu l’un des leurs. Comme les autres enfants, il a été contraint de commettre des atrocités, avant de pouvoir s’échapper et revenir à la maison. Il est resté quatre ans avec l’ARS. Il vit de nouveau avec nous, mais il a perdu la raison et se comporte comme un animal», ajoute-t-il. A l’époque, Washington avait mis 10 millions de dollars sur la tête de Kony, le même tarif que pour le chef des talibans, le mollah Omar, et établi deux bases en Centrafrique dans les régions sous contrôle de la Séléka et sous responsabilité préfectorale de Moctar Tidjani.

«Même les soldats d’élite américains avec leurs drones et leurs moyens électroniques de surveillance ont échoué. Ils sont repartis avec une seule prise : Dominique Ongwen, l’un des bras droits du chef sanguinaire», assène le colonel Abacar Diazi, qui insiste : «Et encore, Dominique Ongwen, c’est nous qui l’avons capturé, non loin de là, et nous leur avons livré. Et eux ne nous ont jamais donné la récompense promise pour son arrestation. On a juste reçu un tableau de remerciements pour services rendus qui trône à la gendarmerie de Sam Ouandja». L’homme de Kony reste la plus belle «prise». Il est jugé par la Cour pénale internationale de La Haye pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Depuis, la traque s’est arrêtée, les militaires ougandais et américains ont plié bagage et sont rentrés chez eux. Or, comme le soulignait Thierry Vircoulon, spécialiste de la région des Grands Lacs, en 2017 : «Ce retrait conduira à une recrudescence des attaques de l’ARS dans l’est de la Centrafrique.»

«Les yeux rouges»

Aujourd’hui, les enlèvements continuent. Malèche, 18 ans, employé d’une ONG locale, n’a pas oublié la dernière attaque de son village, au petit matin, par les soldats de Joseph Kony : «J’ai entendu des coups de feu. Du côté de la mairie et du dispensaire. On a d’abord cru qu’il s’agissait de nos propres groupes d’autodéfense, puis des gens se sont mis à crier. Certains ont hurlé : « Cachez-vous, cachez vos enfants dans les maisons. » J’ai tout de suite compris que l’ARS était revenue. Ils étaient une vingtaine. Tous très jeunes. En haillons, mais bien armés. Les yeux rouges, défoncés. Ils ont pillé plusieurs maisons, ont emporté de la nourriture, des vêtements et un peu d’argent. Mais surtout, ils ont pris sept enfants. Le plus petit avait 5 ans», se souvient le jeune homme, encore perdu dans les images douloureuses de cette matinée d’effroi. «On est partis se réfugier à la Minusca, la mission des Nations unies en Centrafrique. Mais les Casques bleus n’ont pas bougé. Aucun n’est sorti du camp pour les pourchasser, malgré leur arsenal et leurs véhicules blindés. Ce sont nos propres combattants qui se sont regroupés pour tenter de les suivre et libérer les enfants. Mais sans moyen, ils n’ont rien pu faire et ont rapidement abandonné les recherches. C’était la deuxième attaque en quelques semaines», ajoute-t-il, le regard perdu vers les premiers contreforts de la réserve naturelle à l’abandon à laquelle se trouve adossé sa ville. Ouanda Djallé, 10 000 âmes, une unique route en terre, un grand marché du matin et une école aux murs affaissés, est située non loin des mines de diamants de Mouka-Ouandja. Une ressource tant convoitée par les hommes de Joseph Kony…

 

Eric de LAVARENE 

LIBERATION