galerie Quand la Chine fait main basse sur les organisations internationales

Le président chinois au siège de l’UNESCO à Paris, le 27 mars 2014. © AP Photo/Christian Hartmann/Pool

A 55 ans, Qu Dongyu a été élu ce dimanche 23 juin à la tête de la FAO. Il est le premier Chinois à diriger l’Agence des Nations unies en charge de la lutte contre la faim dans le monde. Son élection prouve une nouvelle fois l’intérêt de la Chine pour les postes à responsabilité dans les instances internationales. Entretiens séparés avec Claude Meyer, professeur à Sciences Po (Paris) et chercheur au Centre Asie de l’Ifri, l’Institut français des relations internationales et Pierre Picquart, spécialiste de la Chine.

TV5MONDE : Un Chinois à la tête de la FAO c’est une première, mais ils sont déjà plusieurs à diriger des organisations internationales. Comment analyser cet intérêt chinois pour le multilatéralisme ?

Claude Meyer : Cela signifie plusieurs choses. La Chine cherche à être une puissance responsable au plan mondial. Elle a souvent été critiquée comme étant le passager clandestin de la mondialisation. Elle s’efforce donc d’être un modèle de multilatéralisme. Cette politique générale se double d’une offensive très claire destinée à influencer de plus en plus les institutions internationales.

La Chine estime que, jusqu’à présent, et compte tenu de l’hégémonie américaine dans pas mal de domaines, y compris financiers avec le Fonds Monétaire International ou la Banque mondiale, elle veut imposer progressivement ses vues dans les instances internationales. C’est à mettre en parallèle avec ses propres initiatives comme les Routes de la soie, la banque asiatique de financement des infrastructures, etc… avec une volonté très claire de la Chine de réformer le système dans le sens de ses intérêts, car elle estime que jusqu’à présent sa place n’a pas été suffisamment reconnue et sa politique pas assez prise en compte.

La Chine s’est investie dans des organismes internationaux en les alimentant en fonds, comme par exemple l’UNESCO. 

Pierre Picquart, spécialiste de la Chine. 

Pierre Picquart : Cette nomination montre bien que la politique étrangère de la Chine et son engagement international sont de plus en plus importants depuis les années 90 lorsque la Chine a commencé à s’intéresser au reste du monde. Elle a une politique étrangère beaucoup plus ouverte pour participer  au niveau international d’une façon beaucoup plus active dans tous les domaines, que ce soit l’économie, les finances mais aussi la santé.
Ainsi elle participe aux organisations existantes comme l’Organisation mondiale de la santé, le Fonds Monétaire International, l’Organisation Mondiale du Commerce, c’est à dire des structures créées après la Seconde Guerre mondiale par des pays occidentaux.
Mais elle a aussi créé ses propres structure ou les a favorisées : comme l’ASEAN, les BRICS et certaines banques de développement. Enfin, elle s’est investie dans des organismes internationaux en les alimentant en fonds, comme par exemple l’UNESCO qui n’avait plus les moyens de publier ses fameux “Courriers de l’UNESCO” qu’elle subventionne à présent.
Cette volonté de s’ouvrir au monde et d’y participer s’inscrit dans une politique globale consistant à dire que le monde de demain doit être partagé entre grandes et petites Nations et que le rôle des organisations internationales doit y être préservé.

Qu Dongyu est le premier Chinois à prendre les commandes de la FAO, l'organisation de l'ONU en charge de l'alimentation et de l'agriculture.

Qu Dongyu est le premier Chinois à prendre les commandes de la FAO, l’organisation de l’ONU en charge de l’alimentation et de l’agriculture. © AP Photo/Andrew Medichini

La Chine vise-t-elle tout de même certains intérêts « personnels » ? 

Claude Meyer : La Chine a besoin de redorer son image. Sur la question des droits humains bien-sûr mais aussi cette image selon laquelle la Chine serait une puissance économique qui ne fonctionne qu’en bilatéral. Traditionnellement, dans les relations commerciales et financières, la Chine préfère le face-à-face, parce que compte tenu de son poids elle est certaine de l’emporter. Ses aspirations au multilatéralisme lui permettent d’abord de renforcer son soft power, son influence de grande puissance responsable mais aussi d’avancer ses pions en terme d’intérêts et de conceptions politiques et idéologiques.

Le multilatéralisme n’est pas une vieille tradition chinoise…

Pierre Picquart : Historiquement, la Chine était très fermée sur elle-même. L’étendue de son territoire et sa population déjà importantes l’obligeaient à se concentrer sur l’intérieur de ses frontières. Depuis la guerre de l’opium au milieu du XIXe siècle, la Chine est en passe de devenir une grande puissance internationale. Elle a donc “décidé” de participer aux affaires du monde et à l’ensemble de la gouvernance mondiale. Pour les dirigeants chinois, l’avenir de la planète est lié à une gouvernance mondialisée, tout en sachant que la Chine a toujours dit qu’elle ne souhaitait pas gouverner le monde comme par exemple les Etats-Unis qui se voient comme un modèle de démocratie. Cette tendance a été affirmée en 2003 avec l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping.

26 octobre 1971 : la Chine à l’ONU

« L’ONU retrouve sa dignité et sa vocation qui n’est pas d’accueillir des provinces mais des États indépendants ». D’un commentaire laconique, le Quotidien du Peuple du 28 octobre 1971 salue ainsi ce qui représente une très belle victoire diplomatique de Pékin.
Sur le vote d’une résolution déposée par l’Albanie d’Enver Hoxha, la Chine populaire entre officiellement à l’ONU en cette fin d’année 1971, infligeant au passage un gigantesque camouflet aux États-unis, qui se seront battus jusqu’au bout pour maintenir, en lieu et place, l’île de Formose au sein de l’organisation.
Celle que l’on appelle aujourd’hui Taïwan était à l’époque la République de Chine. Dirigée par Tchang Kaï-chek, c’est elle qui représentait la Chine à l’ONU. En 1971, elle en est exclue au profit de Pékin.
.Cette nomination n’est pas la première. Elles se sont multipliées ces dernières années.

Claude Meyer : Il y a eu le cas malheureux du patron d’Interpol mais il y a aussi d’autres organisations moins connues dirigées par des Chinois comme l’organisation de l’aviation civile, l’organisation de l’ONU pour le développement industriel ou l’agence internationale des télécommunications.

La Chine cherche à montrer à quel point elle est responsable mais aussi à quel point le monde doit tenir compte de ce qu’elle peut apporter.

Claude Meyer, chercheur à l’Ifri.

Mais de manière plus importante, il y a la présence chinoise dans les comités et sous-comités des institutions, notamment onusiennes, ou la diplomatie chinoise est extrêmement vigoureuse pour influencer les résolutions. On le voit très bien à la Commission des droits de l’Homme de l’ONU où la Chine est très active pour faire prévaloir son point de vue sur ce que doivent être ces droits. Je pense encore aux opérations de maintien de la paix où la Chine a le plus grand contingent de Casques bleus au niveau des membres permanents du Conseil de sécurité.
En résumé, par tout cela, la Chine cherche à montrer à quel point elle est responsable mais aussi à quel point le monde doit tenir compte de ce qu’elle peut apporter.

Qu’est-ce qui pourrait caractériser la « touche chinoise » dans les relations internationales ? 

Pierre Picquart : Elle est prudente. Si elle réagit très vite quand il y a des risques de conflits ou quand sa souveraineté intérieure est mise en cause, elle a, sur la marche du monde, une vision à très long terme. Les Chinois sont persuadés qu’à l’instar de leur expérience et de leur développement, avec des erreurs et des réussites, on peut transformer les rêves en mettant en place des plans à moyen et à long terme. Quand il y a des crises à régler comme la crise financière de 2008, la Chine reconnaît l’urgence des problème à régler mais elle met en avant la nécessité de créer des structures qui vont aller au delà, qui vont permettre de suivre les dossiers.

 

 

 

 

 

ANI AVEC AFP

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