galerie Au Brésil, les monocultures grignotent la savane et menacent les communautés

Vue aérienne, le 29 mai 2019, de la savane du Cerrado entourant des champs agricoles à Formosa do Rio Preto, à l’ouest de l’Etat de Bahia.afp.com – NELSON ALMEIDA
« Nous vivions en toute tranquillité, mais les gardes de la ferme voisine se sont mis à entrer sur nos terres, surveiller nos déplacements. Nous avons peur », raconte Sabino Batista Gomes, en regardant avec inquiétude l’entrée de la communauté de Cacimbinha, à chaque passage de véhicule.

Installées dans le Nord-est du Brésil, à deux heures d’une route de terre sableuse de Formosa do Rio Preto, dans l’extrême ouest de l’Etat de Bahia, les 121 familles de descendants d’indigènes, d’anciens esclaves fugitifs et de petits paysans venus s’établir dans la savane du Cerrado à la fin du XIXe siècle, dénoncent l’accaparement de leur territoire par une grande exploitation agricole.

La municipalité de Formosa est localisée dans la région dite du Matopiba, grande comme deux fois l’Allemagne, à cheval sur les Etats du Maranhão, Tocantins, Piaui et Bahia, dont elle reprend la première syllabe.

Presque entièrement comprise dans le Cerrado, le Matopiba est la zone du pays où l’expansion des activités agricoles, en particulier les monocultures de soja, de coton et de maïs en grande partie OGM, ainsi que celle de l’élevage, sont le plus soutenues. Traditionnellement encouragée par les autorités, elle pourrait encore s’intensifier sous l’impulsion du gouvernement Bolsonaro, soutien du lobby agricole.

En cinq ans, la production de céréales et d’oléagineux dans les quatre États a augmenté de 79,7% et représente aujourd’hui 10,6% de la récolte nationale.

– Champs à perte de vue –

Mais cette avancée se fait au prix d’une déforestation massive et provoque de plus en plus de conflits avec les communautés traditionnelles vivant d’artisanat, de la cueillette de fruits, de la culture de manioc et d’haricots et de l’élevage de bœufs, qui paissent librement dans la savane.

A Formosa, l’exploitation Estrondo, ouverte en 1978, a d’abord voulu acheter les terres des communautés. Devant leur refus, des employés de la ferme sont venus prendre des mesures à l’aide de GPS et ont commencé à installer des barrières.

« Certaines de nos bêtes ont disparu, d’autres ont été blessées. Nous devons reculer chaque fois plus dans la vallée », explique M. Batista Gomes, en montrant le versant des falaises qui se dressent au loin.

Au sommet, il ne reste plus rien de la savane. Les palmiers, les arbres fruitiers et la végétation rase ont laissé place à des champs s’étendant à perte de vue.

L’exploitation fermière s’étend officiellement sur 305.000 ha, une superficie supérieure à celle du Luxembourg, mais selon l’Institut national de la colonisation et réforme agraire (Incra), Estrondo est le fruit « de l’appropriation illégale de 444.000 hectares » de terres.

– tentatives d’intimidation –

Un ordre judiciaire provisoire de 2017 garantit la propriété de 43.000 hectares aux communautés traditionnelles dans la vallée. Selon cette décision, aucune intervention ne peut être faite sur leur terrain, sous peine d’amendes.

« Nous pensions avoir gagné, mais la ferme ne respecte pas la justice », se désole M. Batista Gomes.

Estrondo considère en effet cette zone comme sa « réserve légale », définie par le code forestier brésilien comme une parcelle de 20% de la propriété où la végétation native doit être préservée, ce qui implique le départ des habitants ruraux.

Les communautés dénoncent la construction de guérites entourées de fossés, où des gardes contrôlent les identités des habitants et empêchent leur passage la nuit, ainsi que des tentatives d’intimidation, parfois violentes. En janvier, un des habitants, qui voulait récupérer ses bœufs a reçu une balle dans le pied.

« Un magistrat sérieux ferait respecter l’ordre judiciaire, mais celui de Formosa a ignoré les faits et a même essayé de réduire la propriété des communautés à 9.000 hectares, ce qui a été rejeté par le tribunal de Bahia. La décision finale peut prendre des années, et en attendant, la situation s’aggrave », s’inquiète Mauricio Correia, de l’Association des avocats des travailleurs ruraux de l’État de Bahia, qui accompagne les communautés.

Contactés par l’AFP, les avocats des sociétés propriétaires d’Estrondo affirment que l’ordre judiciaire ne détermine pas le retrait des guérites et que malgré la réduction, selon eux en vigueur, du territoire appartenant aux communautés, l’exploitation n’empiète pas sur les 43.000 hectares demandés par les familles, « afin d’éviter, comme preuve de bonne volonté […], des tensions inutiles en attendant la décision judiciaire définitive ».

L’autre préoccupation des habitants concerne la baisse des ressources en eau, qui serait, selon une étude de l’Institut de l’Environnement et des ressources hydriques (Inema), le résultat de l’abattage des arbres du Cerrado sur les plateaux et de l’ouverture de puits pour l’irrigation des champs d’Estrondo.

L’exploitation pointe au contraire du doigt les petits propriétaires qui vivent près des cours d’eau.

Entre 2007 et 2014, selon un rapport de Greenpeace publié mardi, près de deux tiers de l’expansion agricole dans le Matopiba s’est faite au détriment de la forêt. La surface dédiée au soja a notamment triplé entre 2000 et 2014, passant de 1 million à 3,4 millions d’hectares.

Pour Martin Mayr, coordinateur de l’agence 10envolvimento, une association qui soutient ces familles rurales, le temps est compté: « Depuis leur arrivée, les communautés ont préservé la savane, dont elles dépendent pour vivre. Si elles sont expulsées d’ici, la forêt risque bien de disparaître. »

 

 

 

ANI AVEC AFP