galerie « La parole, c’est nous »: le rap à l’assaut de la rumba et du pouvoir en RDC

Le producteur congolais DDT, à droite, dans son studio Knshasound à Kinshasa le 2 octobre 2018afp.com – JOHN WESSELS

C’est un conflit culturel, générationnel et politique: en République démocratique du Congo, le rap part à l’assaut des dieux et des « vieux » de la rumba accusés de ne chanter que l’amour et l’ordre établi, au contraire d’une musique urbaine qui inquiète la censure à l’approche des élections.

Au fond d’une cour de Bandal, quartier populaire et bohème de Kinshasa, le jeune producteur Jophat Kasereka alias « DDT » ouvre les portes de « Kinshasound », son minuscule studio de quelques m2.

A la table de mixage, son « beat-maker » Kratos bidouille des rythmes métissés et épicés, à mi-chemin entre le gros son du Bronx et les saccades de l’afro-beat/afro-trap.

Ici, viennent enregistrer les « artistes urbains » qui ont enflammé des gamins de 18 ans lors d’un récent festival « Red One » à l’Institut français: Sista Becky, Alesh, Magneto, Jean-Daniel…Mémorable décharge d’énergie.

Par Kinshasound sont aussi passés les agents d’une « Commission nationale de censure, des chansons et des spectacles »: « Le studio a été scellé récemment », raconte DDT – le 22 août précisément, avant sa réouverture moyennant négociations sonnantes et trébuchantes.

Les autorités ont reproché au jeune homme de produire « des chansons obscènes de DJ qui portent atteinte aux bonnes mœurs », en violation d’une loi sur la censure de 1996.

« J’ai demandé lesquelles, ils n’ont pas su me le dire », poursuit DDT, qui a sa petite idée.

« Nous sommes à la base de plusieurs chansons populaires », explique-t-il en référence à « Mokonzi o’a Motema Mabe » (« Le chef n’a pas de cœur ») du rappeur Alesh.

« Voler c’est pas bien », lançait le refrain fin 2017, en pleine crise politique liée au maintien du président Kabila et au report des élections, finalement prévues ce 23 décembre. La chanson a été pendant un temps interdite.

Un autre rappeur, Bob Elvis, fait ces jours-ci la promotion d’un single « Dégage » mixant les violents propos de l’archevêque de Kinshasa contre le pouvoir: « Il est temps que les médiocres dégagent ». Le rappeur avait mystérieusement disparu quatre jours début septembre.

– « Faire danser le cerveau » –

« On a peur que le changement vienne de la musique urbaine », poursuit DDT. « Les vieux de la rumba parlent à 80% de l’amour. Nous on parle à 80% des faits sociaux. On va te parler par exemple des jeunes défavorisés de la rue, du manque d’électricité, des maladies, du système politique en place, des choses qui ne marchent pas… »

La charge subversive du rap bouscule les codes de la rumba et ses dérivés (la danse ndombolo, les chorus de guitare seben…), musique du patrimoine national liée au pouvoir depuis l’indépendance qu’elle a immortalisée (le chef d’œuvre « Indépendance cha-cha »).

Honorée par le génie des pères fondateurs (Tabu Ley Rochereau, Grand Kallé et l’African Jazz, Franco et l’OK Jazz) et les vocalises haut perchées de Papa Wemba, la rumba a été récupérée dans les années 2000 par des marques de bière qui ont sponsorisé des stars comme Werrason et JB MPiana.

Le genre poursuit sa dérive mercantiliste avec les « libanga », une pratique qui consiste pour les chanteurs à glisser des noms de notables entre deux couplets, moyennant évidemment une poignée de dollars.

« Je suis la fausse note au pays de la rumba. C’est bien la rumba, mais à un moment donné, c’est trop: je t’aime, je t’aime, je t’aime », proclame le « grand frère » de tous les rappeurs congolais, Lexxus Legal, partisan d’une musique capable de faire aussi « danser le cerveau ».

Comme Smockey au Burkina Faso ou Bobbi Wine en Ouganda, le rappeur a franchi le pas de la scène à la politique, en se présentant aux législatives comme candidat « indépendant » rattaché au parti de l’opposant Martin Fayulu (« un moindre mal »).

« Lors du discours du président Kabila à la Nation, le mot culture n’est jamais sorti une seule fois », accuse Alex Dende (son vrai nom). « On a plus le droit de la fermer. La parole c’est nous, le pouvoir c’est nous! ».

En musique comme en politique, les frontières sont floues. Des « artistes urbains » revendiquent l’héritage de la rumba, du ndombolo et du seben, comme le Franco-congolais Naza.

A Kinshasa, les « rebelles » du rap viennent plus souvent des beaux quartiers de la Gombe et MaCampagne que des bas-fonds de Masina ou Selembao. Certains ont même un travail…

A l’inverse, l’artiste le plus établi de la rumba congolaise, Koffi Olomide, 63 ans, vient de surprendre tout le monde en dénonçant comme l’opposition la « machine à voter », un écran tactile que les autorités veulent absolument utiliser lors des élections du 23 décembre.

Cette sortie lui a valu les foudres de la chaîne d’État RTNC. Et le soutien du rappeur Alesh scandalisé qu’on salisse « la réputation d’un musicien qui se trouve être une richesse pour son pays, juste parce qu’il a eu le courage de clairement donner son opinion sur cette foutue machine ».

 

 

ANI Avec AFP

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